_______Quand Ava ne contrôlait pas quelque chose, elle déclarait que cette chose était inutile, et passait à un nouveau problème à maîtriser, un nouveau défi. Elle était maître dans l'art d'abandonner ce qui la gênait, d'oublier ce qui ne lui convenait pas et de laisser derrière elle ceux dont elle n'obtenait plus rien.
Elle économisait ainsi son énergie et arrêtait la tristesse avant qu'elle ne l'envahisse.
___Cet égoisme qui, toute sa vie, l'avait poussée vers l'avant, le futur, le mieux, le parfait, lui avait évité les larmes qu'elle n'aimait pas. Elle prenait son égocentrisme pour une force et avait toujours catégoriquement refusé de voir que, si elle n'avait jamais été détruite, mais que jamais elle n'avait été heureuse non plus.
Ses supérieurs appréciaient son ambition, ses amies adoraient son entrain, ses amants aimaient son autorité, jamais elle n'avait été perdante.
___Au fil du temps, sa faille, son unique faille, s'était comblée, elle en était persuadée. Ce foutu démon qui, des années durant, l'avait minée, avait, selon elle, fini par abandonner : le temps supprime tout, même la faiblesse. Elle l'espérait : il le fallait.
_______Essayez, un jour, de faire une liste de tout ce qui vous est inutile. Vous verrez, il y a plus de choses à rayer de votre existence que de choses à garder. Cette commode bleue de votre enfance, qui sert à ranger les vêtements que vous n'osez pas jeter – ils pourraient servir ! - dans le grenier, cet ordinateur du siècle dernier qui ne lit pas les DVD, cette télévision en noir & blanc qui ne sait plus que grésiller ; oui, même cette amie que vous traînez comme un boulet, parce qu'elle a des entrées dans l'ancien club branché de la ville... Si vous réfléchissiez bien, votre mari, affalé sur le canapé, ne vous apporte pas grand chose non plus. Un chèque à encaisser à la fin du mois, que vous pourriez déclarer votre s'il vous laissait travailler, qui boit trop de bière et aime trop le foot ; qui, le soir, se couche et ronfle sans un regard pour vous.
Ava sait tout ca. D'un regard, elle analyse votre vie et, selon le taux de passé dans votre vie, elle vous apprécie ou non. Elle est sévère, mais surtout avec elle-même.
_______On pourrait penser, comme elle le fait, que tout va bien dans sa vie : elle a un excellent travail, un salaire plus que satisfaisant, deux amis parfaits, un appartement à New York et un à Paris. Tous les ans, elle fait un grand voyage, ne tombe jamais malade, n'est pas fatiguée et ne pleure pas.
_______Mais Ava, qui a toujours rêvé d'aventures et de sorties folles, s'est apercue il y une seconde qu'un rêve réalisé ne rend pas heureux, et que tout n'allait pas bien dans sa vie. De colère, elle secoue la tête. C'est pathétique : après dix ans, elle croit reconnaître en un nouveau banquier le seul homme qu'elle ait jamais aimé. Elle se surprend à tracer du regard le creux de ses joues et l'amande de ses yeux. Elle voudrait goûter le chocolat de ses iris et le lait de sa peau. Elle a envie de bronzer dans la lumière de son sourire.
Le besoin de se lever et de le regarder de près lui tord le ventre, mais elle se mord la lèvre et se force à écouter son banquier.
___Une nouvelle épargne et mille politesses plus tard, elle se lève et quitte le bureau. Avisant un distributeur d'eau proche du fauteuil qu'occupe l'homme, elle décide d'aller vérifier ses soupcons.
Sa voix chaude caresse ses sens comme aucune autre ne sait le faire, et ses soupcons muent en certitude.
_______Cet homme... Un amour de gamine, d'enfant, d'adulation. Elle avait mêlé pour lui amour, admiration et fantasme, et s'était retrouvée décue. Il n'avait su, ou voulu, voir ses grands yeux pleins de contradiciions, et il avait été la seule personne à partir de sa vie sans qu'elle le décide.
___Ne pensez pas que c'est sa faute si Ava est impitoyable : elle l'a toujours été. Parce qu'elle a voulu avancer, elle a appris tôt, très tôt – peut-être trop – à oublier. Si elle ne l'a pas oublié, lui. c'est qu'il l'a toujours surprise.
___Il l'avait cueillie d'un sourire et avalée d'une parole ; étrangement, c'est elle qui avait eu des difficultés à la digestion. Sans jeu de mot douteux, elle n'a jamais réussi à l'évacuer : jamais elle ne s'est ennuyée, jamais elle ne l'a compris entièrement, jamais elle s'est sentie supérieure à lui. Et jamais elle n'a su s'il l'aimait, l'adorait, l'appréciait, la méprisait. La chaleur d'une rencontre était aussitôt suivie d'une douche froide. Ava ne le prévoyait pas.
_______Comme elle n'avait pas prévu de le retrouver ici. Après avoir observé son visage, elle examina sa tenue : le costume était étrange sur lui. Et finalement, elle détailla son alliance : or, diamant ; un étalage de luxe qui ne lui ressemblait pas.
C'est une alliance de riche qui lui apprit que non seulement elle n'avait jamais pu l'oublier, mais qu'en quelques minutes elle s'était remise à espérer.
Il leva les yeux vers elle, croisa son regard et retourna à son client.
Du coin de l'oeil, Ava vit une porte s'ouvrir, son banquier grisonnant sortir d'un bureau, lui faire signe, et puis elle l'entendit :
« Mademoiselle Ava Holkins ? J'espère que vous n'avez pas oublié -
Elle s'enfuit alors qu'il posait une seconde fois ses yeux sur elle.

1 commentaire:
vraiment très beau ce jeune homme... XD bisouxxx
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